jeudi 15 mai 2008

Nouvelles frontières entre psychologie et parapsychologie (2)

De retour de vacances, je rajoute quelques éléments concernant les nouvelles frontières entre psychologie et parapsychologie. D'autres domaines émergents profitent de la littérature parapsychologique : après la psychologie transpersonnelle, la psychologie anomalistique et la clinique des expériences exceptionnelles, je vais parler des études de la conscience, de l'approche historique des rapports entre psychologie et parapsychologie, et de la critique psychologique de la parapsychologie.

Les études de la conscience, mieux connues sous l'expression anglaise "consciousness studies" constituent une plateforme interdisciplinaire de travaux sur la conscience conçue comme phénomène qu'il reste encore à comprendre et à expliquer. Le domaine est très dynamique, du fait de son ouverture à des disciplines riches en réflexions et en publications, comme la philosophie de l'esprit, la psychologie cognitive, la psychophysiologie, l'intelligence artificielle, etc., sans oublier la parapsychologie. De nombreux débats de parapsychologie de très haut niveau ont ainsi lieu dans le Journal of Consciousness Studies, revue affiliée au Center for Consciousness Studies de l'Université de l'Arizona à Tucson. Un numéro spécial sur les "Psi Wars" a donné lieu à une excellente monographie, bien équilibrée en matière de rapports de sceptiques et de parapsychologues (Alcock, Burns & Freeman, 2003).
L'approche historique des rapports entre psychologie et parapsychologie est une démarche dont l'intérêt va croissant. Plusieurs auteurs (re)découvrent que la psychologie académique a partagé des questionnements communs avec les sciences psychiques, en particulier en France (Plas, Carroy, Marmin, Edelman, Le Maléfan, Parot, Méheust, Alvarado, Watt, Hacking, Lachapelle). Des progrès méthodologiques en psychologie expérimentale découlent directement de ces études : le double aveugle par Lavoisier pour étudier les effets de l'imagination dans le magnétisme animal ; l'usage des probabilités par Richet pour tester la divination de cartes ; l'usage des méta-analyses par l'Ecole de Rhine pour compiler 50 ans d'études ; l'invention de l'EEG par Hans Berger pour capturer la télépathie, etc. Entre côtoiement et divorce, plusieurs épisodes sont indicatifs du devenir de la psychologie et d'autres courants comme la psychanalyse, mais aussi de ce qu'ils n'ont pu intégrer à l'époque et qui peut faire retour. L'approche historique nous apprend également beaucoup sur la nosologie psychiatrique issue de l'époque classique, où le "merveilleux psychique" fécondait les pensées d'auteurs comme Gilbert Ballet, père de la Psychose Hallucinatoire Chronique (LeMaléfan, 2001).
La critique psychologique de la parapsychologie est l'analyse critique des protocoles expérimentaux et des méthodes d'analyses des données utilisés par les parapsychologues, qui sont parfois assez proches de ceux utilisés par les psychologues (mais faisant également appel à des mesures physiologiques ou physiques généralement plus complexes). Dans les pays où la parapsychologie se développe, certains psychologues s'orientent vers des carrières de critiques de la parapsychologie, puisant en particulier dans la psychologie anomalistique (Alcock au Canada; Hyman aux Etats-Unis ; Blackmore, Wiseman et Marks en Angleterre ; Hergovitch en Allemagne, etc.). Le plus souvent, les parapsychologues sont eux-mêmes suffisamment connaisseurs en matière de méthodologie pour se critiquer entre eux (par exemple, Musso en Argentine a amené en même temps la méthodologie expérimentale en psychologie et la parapsychologie ; certains parapsychologues enseignent également la méthodologie et les statistiques dans leurs universités, tels Watt, Bierman, Vassy, Morris, etc.). La critique psychologique est une activité nécessaire, devant la profusion de pseudo-parapsychologie et le manque d'uniformité dans le domaine. Mais elle est trop souvent confondue avec la psychologie anomalistique, c'est-à-dire la démarche de réduction des vécus paranormaux à du psychologique connu, ou avec une position ne pouvant qu'être celle d'un sceptique. Un point important est l'introduction des compétences de magiciens professionnels dans l'analyse des protocoles, ainsi que la progression des standards en matière de méthodologie et de statistiques, qui accompagnent le développement de la critique psychologique de la parapsychologie.

J'espère que ces courtes présentations amèneront à faire connaître ces disciplines qui se développent surtout à l'étranger, malgré l'intérêt qu'elles portent en elles-mêmes et dans leurs échanges avec la parapsychologie.

mercredi 7 mai 2008

Nouvelles frontières entre psychologie et parapsychologie (1)

La psychologie s’est séparée de la parapsychologie et de la métapsychique dans un divorce dont Pascal LeMaléfan a fait l’histoire[1]. Un nouveau côtoiement se fait aujourd’hui jour, auprès de trois sous-disciplines ou spécialités de la psychologie. Le but de ce billet est simplement de définir leur champ d’action.

La psychologie transpersonnelle est l’étude des aspects transcendants et spirituels de l’esprit humain. Parti de la psychologie analytique avec Jung, et de la philosophie avec James, le mouvement s’est beaucoup développé aux Etats-Unis avec de nombreux auteurs comme Wilber, Maslow, Krippner, Tart, etc. Traitant parfois les mêmes thématiques que le New-Age ou la parapsychologie, elle ne se confond pas avec eux.

La psychologie anomalistique examine les croyances au paranormal et les expériences subjectives anomales (= anomalous) en termes de concepts psychologiques traditionnels. Le livre de base est le Varieties of Anomalous Experience (Cardena, Lynn & Krippner, eds. 2000), publié par l’American Psychological Association. Cet ouvrage fait le point sur des décennies d’études internationales, et montre qu’une majorité des personnes interrogées rapportent des expériences anomales, interprétées en termes de télépathie, précognition, ou par des phénomènes similaires. Certaines variables sont associées avec ces témoignages de phénomènes psi, dont la croyance dans la réalité du psi ; la tendance à vivre des modifications de conscience, tels des états dissociatifs ou hypnotiques ; et, avec moins de fiabilité, on retrouve le « neurotisme », l’extraversion et l’ouverture à l’expérience. Bien que les expériences en rapport au psi peuvent survenir dans des contextes de psychopathologies telles que la personnalité schizotypique, des troubles dissociatifs ou d’autres syndromes, la plupart des individus ayant une croyance au psi sont bien adaptés, ne développent pas de pathologies sérieuses, ne sont pas intellectuellement déficients et ne montrent pas d’habilités critiques plus faibles que la normale.

La clinique des expériences exceptionnelles s’intéresse à la prise en charge thérapeutique et différentielle des personnes vivant des expériences qu’elles pensent « paranormales », « magiques », « surnaturels », ou dans des termes similaires. Cette activité se trouve surtout autour des centres de recherches en parapsychologie qui sont sollicités par un public se questionnant sur des expériences exceptionnelles spontanées ou provoquées. D’abord considérée comme de « l’hygiène mentale » et pratiquée surtout par des médecins bénévoles, cette clinique se professionnalise depuis quelques décennies sous la houlette de psychologues et de psychiatres en Allemagne, Ecosse, Argentine, Pays-Bas, France, Etats-Unis, etc.

Ces trois domaines entretiennent entre eux des liens complexes. Du point de vue de leur rapport à la parapsychologie, leurs rapprochements gomment souvent leurs distinctions, mais dans les pays anglo-saxons, il y a un véritable partage bien visible des corpus.

Le champ de la clinique des expériences exceptionnelles réfère à des données assez récentes et difficiles à synthétiser, issues pour la plupart de l’expérience de cliniciens faisant partie de dispositifs de « parapsychologie clinique », ou d’études différentielles. Son épistémologie reste assez ouverte, car elle dépend généralement de la formation initiale du clinicien.

Le champ de la psychologie transpersonnelle se déploie dans un champ plus littéraire et historique, proche de la théologie comparée, de l’anthropologie, de l’étude de cas cliniques, avec parfois une frange expérimentale sous forme de neurothéologie et d’étude d’états modifiés de conscience. Elle a fréquemment des répercussions cliniques, qui la lie à la « psychologie humanistique », une autre forme de psychologie ayant éclot aux Etats-Unis.

Le champ de la psychologie anomalistique a moins de problèmes pour intégrer les universités anglo-saxonnes, car le monde savant est conscient de l’ampleur des croyances au paranormal dans la population générale, et de l’intérêt de l’étude de ces expériences. De multiples angles d’attaque sont possibles, et ces études restent accessibles autant à des chercheurs sceptiques quant à la réalité du psi comme à des chercheurs s’appuyant sur les données de la parapsychologie. C’est le domaine qui affecte le plus directement la frontière avec la parapsychologie, car la connaissance des mécanismes par lesquels une personne peut être conduite à interpréter une expérience comme paranormale, repousse à chaque fois la question des éléments à prendre en compte dans l’authentification d’un phénomène spontané ou provoqué. C’est aussi le domaine qui permet de tester le plus aisément la plupart des préjugés que l’on peut avoir sur les personnes vivant des expériences exceptionnelles, car la démarche expérimentale y est centrale.

Si ces trois domaines sont frontaliers de la parapsychologie, c’est qu’ils sont intéressés au premier chef par le destin des données de la recherche psi. De plus, plusieurs parapsychologues novateurs sont au cœur du mouvement qui a fait avancer la psychologie vers ces spécialisations. Le dynamisme dans ces zones frontières est une façon pour la parapsychologie de faire entrer des données dans la science normale, élargissant le paradigme vers des thématiques auparavant occultées.


[1] Le Maléfan P. (1995). Sciences psychiques, métapsychique et psychologie. Côtoiement et divorce. Histoire d’un partage, Bulletin de Psychologie, XLVIII, 421, p. 624-630.

lundi 5 mai 2008

Matthew Manning (1967-1974)

Extrait de mon mémoire en cours d'écriture, Adolescence et occultisme : mise en perspective différentielle.

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Matthew MANNING (1956-) est un adolescent britannique qui surfa sur la vague d’Uri GELLER en publiant une autobiographie en 1974[1], à l’âge de dix-huit ans. Il dit avoir vécu des phénomènes toute sa vie, depuis ses onze ans où il fut pris au centre d’un poltergeist, jusqu’à aujourd’hui où il exerce en tant que guérisseur. Son activité l’a également amené à côtoyer des phénomènes d’écriture automatique en langues étrangères, et de dessin automatique où il se faisait « incorporer » par d’anciens artistes connus. Son cas fut étudié par les scientifiques, notamment lors d’expériences à Toronto auxquelles participèrent le Dr Alan Robert George OWEN (1919-2003), mathématicien, physicien et généticien, et le prix Nobel de physique Brian JOSEPHSON. A Londres, il reçut le soutien de Peter BANDER (1930-), un psychologue britannique qui avait déjà étalé des « preuves » de communication électronique avec les morts. Matthew se trouvait au centre de l’intérêt de BANDER, qui prit les droits de son récit et l’aida même à l’écrire.

Matthew se trouvait également au confluent du désir de son père, Derek G. MANNING. Celui-ci signe une introduction (octobre 1973) où il évoque son intérêt d’après-guerre pour l’occultisme. Il se forge une opinion du « surnaturel », selon son terme, à partir du livre Poltergeist over England de Harry PRICE, un prestidigitateur ayant fondé un laboratoire de recherche psychique couru du Tout-Londres, et du livre An adventure (1911) de Mlles MOBERLY et JOURDAIN. Ces deux anglaises racontent avoir fait la visite du Petit Trianon à Versailles en 1901, et d’y avoir rencontré des fantômes et des bâtiments de l’époque de Marie-Antoinette. Le père de Matthew signifie donc, par ces lectures, qu’il était préparé, bien avant la naissance de Matthew, aux questions des fantômes et de la médiumnité qui sont très présentes en Angleterre. Dès les premiers phénomènes en 1967, il appela le Dr. OWEN, alors en Angleterre, lui contant les phénomènes insolites qui bouleversaient sa famille.

Matthew n’a pas toujours été élu comme la source des phénomènes. Aîné d’une fratrie de trois enfants, on ne sait pas grand-chose du rôle de ses frères et sœurs. La mère de Matthew a un moment été suspectée par le Dr. OWEN d’être « la cause inconsciente et involontaire de ces événements – cela peut arriver chez des adultes – mais cette idée ne m’est venue que parce que Mrs MANNING était celle qui donnait extérieurement les signes de tension les plus marquants »[2]. Cette piste a néanmoins été abandonnée. A la place, BANDER substitue une mythologie organo-dynamique : sa mère s’était sérieusement électrocutée trois semaines avant sa naissance, à tel point qu’on craignit même qu’elle perdît son bébé. Il se pourrait donc qu’une commotion électrique, modifiant le tissu nerveux de l’enfant, lui ouvre la voie vers ces phénomènes, par exemple en « "ressuscitant" l’ancien cerveau animal de l’homo sapiens ! »[3]

D’autres facteurs psychodynamiques viennent appuyer la transition du « symptôme psy » au « symptôme psi », puis du sujet RSPK au sujet PK. Enfant, Matthew montrait des caractéristiques psychologiques proches de l’autisme :

« Matthew doit être classé parmi les introvertis. Sa mère m’a raconté qu’étant enfant, il refusait absolument de parler aux étrangers. On attribuait cela à une extrême timidité. Quand il était grondé pour une faute, il se retirait dans un coin et y restait, parfois des heures, renfermé dans une totale solitude. Encore aujourd’hui, il préfère sa propre compagnie, et je l’ai toujours trouvé assez peu disposé à en dire plus qu’il n’était nécessaire. »[4]

Matthew vivra difficilement sa scolarité, ses camarades ayant remarqué ses « étranges pouvoirs ». D’ailleurs, la deuxième grande période de poltergeist survient en 1970, lorsque Matthew rentre en internat. Il manque plusieurs fois de se faire renvoyer, semant le trouble parmi ses camarades, mais reçoit quelques soutiens, dont ceux de chercheurs et de quelques membres du personnel de l’internat. Le poltergeist se résorbe lorsque le directeur des études accompagna Matthew à un étrange rendez-vous, où un expert en sciences occultes enseigna au jeune homme l’usage d’un rituel d’exorcisme !

Il est intéressant de voir comment Matthew va évoluer. Il déploiera toute la gamme des phénomènes paranormaux, et on louera ses pouvoirs « sans limites ». Lorsqu’Uri GELLER passa à la télévision britannique en 1973, il prétendra imiter ses actions extraordinaires. Il passera alors du côté des sujets PK de laboratoire. Les chercheurs lui trouvèrent même une anomalie encéphalographique qui sera nommée « fonction rampe ». Mais il se lassera de n’être considéré que comme un clone de GELLER, icône controversée. Il finira par concentrer tous ses dons sur la guérison psi – don que ne posséderait pas Uri GELLER –, et qu’il pratique professionnellement depuis la sortie de son adolescence.

Le cas de Matthew incarne une figure de transition entre le paradigme des sujets RSPK et celui des sujets PK, starifiés et perçus comme capables de produire des phénomènes à volonté. Les phénomènes ne sont plus spontanés, les capacités ne sont plus transitoires. Le sujet PK devient une personnalité bénéficiant d’un don permanent, qui peut se révéler par une RSPK, mais qui se concrétise par la pratique volontaire (par exemple, l’écriture ou le dessin automatique) et l’expérience provoquée. Cela a son importance dans la construction de la représentation psychologique de tels adolescents : si quelques hypothèses psychologiques sont mentionnées, la plupart sont passées sous silence au travers d’une autobiographie très orientée. Matthew, comme GELLER, est perçu comme un mutant, et l’explication est cherchée du côté d’une inscription organique et non plus du côté d’une dynamique psychologique interindividuelle prise dans un contexte.

[1] M. MANNING, The Link, Londres : Colin Smythe, 1974. Nous nous appuierons sur la traduction française de Robert GENIN, D’où me viennent ces pouvoirs ?, Paris : Albin Michel, 1975.

[2] M. MANNING, D’où me viennent ces pouvoirs ?, 1975, p. 42

[3] Ibidem, p. 22.

[4] Ibid., p. 8.

vendredi 2 mai 2008

Walter von Lucadou et les OVNIs

Walter von Lucadou, psychologue et physicien, directeur de la WGFP et du Service de consultation parapsychologique de Freiburg (Allemagne), est intervenu récemment lors d’une émission de télé sur « Ovnis, Anges et supernaturel : sommes-nous seuls ? ». C’est le vrai talk-show allemand où sont regroupés des personnalités antinomiques : la nana qui croient aux extraterrestres, la « spécialiste » des anges, l’ufologue aux 30 millions de livres vendus, le sceptique et le parapsychologue – en l’occurrence Lucadou. Même si un scientifique devrait fuir ce genre d’émissions, Lucadou arrive à bien s’en sortir, à ne pas attendre qu’on lui donne la parole et à ne pas laisser dire n’importe quoi. Voici l'émission en allemand (les 8 autres parties se trouvent dans le menu associé) :



Sur le sujet des OVNIs, Lucadou a rarement eu l’occasion de s’exprimer sur sa position (voir certaines interprétations ici). Il interprète le phénomène à partir de sa clinique des personnes rapportant des expériences non-ordinaires (selon sa terminologie), et aussi à partir de son Modèle de l’Information Pragmatique, brillamment appliqué aux cas de RSPK depuis 1982. Du coup, sa position de parapsychologue clinicien se rapproche assez d’une hypothèse sophistiquée et complexe, du type de celle de Méheust (qui fera une conférence sur le sujet le 16 mai à Paris), où on accepte d’être devant une énigme, de ne pas la réduire a priori, et où l’on prend pour base l’enquête de terrain. Lucadou commence donc par rappeler un cas célèbre qu’il a déjà eu l’occasion de décrire (Lucadou & Poser, Geister sind auch nur Menschen, 1997), pour décrire sa démarche. Des ados lui rapportaient se regrouper en un lieu où, en pleine nuit, ils observaient fréquemment des apparitions lumineuses, selon eux « extraterrestres ». Lucadou se rendit sur les lieux et vit effectivement les phénomènes, comprenant qu’il y avait vraiment quelque chose qu’on ne pouvait réduire à de la simple psychologie ou sociologie des témoins. En tant que physicien (son premier doctorat), il revint sur les lieux en plein jour, et fouilla jusqu’à tomber sur un panneau de signalisation couché au bord de la route. Il put tester une hypothèse physique selon laquelle, la nuit, les phares des voitures se reflétaient sur le panneau, ce qui donnait lieu à un phénomène complexe de réfraction en grains lumineux et mobiles, très étrange pour tout observateur à quelques mètres de là qui n’aurait pas toute la trame. Ce cas montre les principes du travail de Lucadou : prendre le vécu au sérieux, examiner les assertions, et parfois découvrir des explications incongrues mais naturelles.
Sitôt, l’animatrice essaya de faire préciser à Lucadou sa position par rapport aux OVNIs : y a-t-il ou pas des OVNIs ? Lucadou est bien en peine devant cette simplification abusive. Il ne prétend pas à un réductionnisme niant que, derrière le mot d’OVNI, peuvent se cacher des phénomènes réels et apparemment énigmatiques. Il montre une ouverture à l’énigme, principe de son écoute clinique et de sa position scientifique, et peut même proposer une hypothèse parapsychologique si l’occasion se présente. L’émission n’ira pas jusque là, puisqu’on se contente de lui demander son avis sur des « photos d’OVNIs ». Il montre bien qu’il faut être critique face à ce type de documents, qu’on ne peut admettre naïvement pour preuve sans une enquête sur les conditions de prise de la photographie originale, et les explications alternatives du phénomène. Il oscille donc entre scepticisme et ouverture, ce qui a l’art de ne pas plaire dans l’émission, la ligne éditoriale étant bien d’inviter des personnalités tranchées, croyantes ou incroyantes. La suite de l’émission lui donnera pourtant raison, avec un mini-reportage sur comment falsifier des photos d’OVNIs… Lucadou précise cependant que, selon ses connaissances, 6% des cas ufologiques restent inexpliqués. Cette position scientifique, assez neutre, fera enrager le sceptique qui rentrera dans une diatribe sur les continuels témoignages isolés que les ufologues ou parapsychologues ressortent, à charge de preuves, et qui ne sont guère convaincants. Et le sceptique de citer le cas de poltergeist de Rosenheim comme anecdote récurrente promue par l’Institut d’Hans Bender à Freiburg. Cela a le don d’énerver Lucadou, et pour cause : il est un des élèves de feu Hans Bender, mais surtout, le cas de Rosenheim a été très bien documenté sans pouvoir être réduit à une fraude ou un autre phénomène simple comme l’insinue ce sceptique.
La position de Lucadou est la plus respectueuse des témoins, et Nina, la croyante traumatisée par les OVNIs, apprécie. Quand Lucadou reprend la parole, il pourra user de l’autre casquette (son deuxième doctorat, en psychologie) pour parler sur ces vécus, parfois traumatisants, citant les études de Mack pour induire la nécessité d’une prise en charge neutre. En effet, pour le moins, le vécu est réel. On ne peut seulement parler de folie, mais de véritables traumatismes sont possibles. Encore une fois, sa position est compliquée : pour le parapsychologue clinicien, la question de la réalité ou de l’irréalité de ce qui a été vu est moins problématique. Dans les deux cas, il peut travailler avec le témoin pour l’aider à mieux intégrer l’expérience dans sa vision du monde. Evidemment, cela ne rentre pas dans les catégories dichotomiques questionnées lors de l’émission. Et l’animatrice le rappelle bien : soit c’est dans la tête des gens, soit c’est dans le monde extérieur et « nous ne sommes pas seuls ». A cette question, Lucadou refuse de répondre univoquement, et promeut une approche plus complexe et tolérante. Scientifiquement, la question reste ouverte. Thérapeutiquement, ce n’est pas son travail d’être affirmatif quant à tel ou tel phénomène, mais d’accueillir ceux qui vivent ces expériences. Le sceptique partira malheureusement au milieu de l’émission, car les discours croyants sur les OVNIs ou les anges iront effectivement un peu trop loin. Cela reste de la télé-spectacle, où il est toujours difficile d’y faire entendre une voix de raison.

jeudi 1 mai 2008

L'étrange cas d'Eleonore Zugun

Née le 24 mai 1913, Eleonore Zugun vivait dans le nord de la Roumanie. En février 1923, la légende raconte qu'elle trouva de l'argent au bord de la route, et le dépensa pour s'acheter des bonbons engloutis aussitôt. Arrivée chez sa grand-mère de 105 ans, ayant la réputation d'être une sorcière, elle raconta l'heureuse histoire et se fit brimer : selon la grand-mère, l'argent au bord de la route a été déposé par le diable (Dracu en roumain), et comme elle n'avait pas résisté à la tentation, elle ne serait jamais débarrassée du démon. Le lendemain, une activité de type "poltergeist" débuta, et se prolongea autour de la jeune fille durant des années, jusqu'à ce qu'Eleanore... ait ses premières règles !
Quelques chercheurs furent mis au courant, et suite aux premières publications, Eleonore se retrouva au milieu d'amateurs des sciences psychiques. Parmi eux, la comtesse Wassiliko-Serecki, jeune femme s'intéressant aussi à la psychanalyse, et qui pensait que les manifestations autour d'Eleonore étaient dues à des forces inconscientes. Elle chapeauta de nombreuses études à Vienne en Autriche, ville de Freud (même s'il semble n'avoir jamais pris connaissance du cas), et fonda en 1927 la Société Autrichienne de Recherche Psychique, toujours active aujourd'hui sous le nom de Société Autrichienne de Parapsychologie et des Zones frontières de la Science. Un des meilleurs chercheurs autrichiens, Peter Mulacz, a récemment réévalué le cas d'Eleonore dans une publication disponible sur son site. Sans reprendre l'ensemble de son analyse, je dirais seulement que les phénomènes se sont modifiés au contact de la comtesse, passant de déplacements inexpliqués d'objet à des marquages dermographiques. On pourrait croire qu'on perd au change, mais le cas d'Eleonore a de quoi surprendre : des griffures, des ecchymoses, des boursouflures apparaissent en direct sur sa peau. Elle les attribue aux tourments de l'entité Draco (où l'on retrouve la croyance à la malédiction et le complexe affectif démoniaque), même s'il lui arrive parfois d'essayer de tricher en en produisant certains. Et le mieux, c'est que le tout a été filmé, et que ce film muet très ancien est disponible sur YouTube :

Etonnant, non ? Certes, on doit privilégier l'explication psychosomatique, mais on en repousse les limites. Avec les travaux de Léon Chertok, on avait déjà les images d'inscriptions dermographiques en direct, mais avec un sujet sous hypnose. Or, ici, Eleonore semble dans un état de conscience normal.
Pour la publication de Mulacz, Eleonore Zugun - the Re-evaluation of a Historic RSPK Case, The Journal of Parapsychology, vol. 63/1 (mars 1999), 15-45.

lundi 28 avril 2008

La parapsychologie à l'Université française : épilogue

Merci à tout ceux qui ont répondu à mon sondage, dont voici les résultats :
Beaucoup sont pessimistes, et ont probablement tord. Pour preuve, je peux vous annoncer en primeur que, dès l'année prochaine, un nouveau cours optionnel abordant la parapsychologie va être donné à l'Université de Rouen. Le cours s'intitule : "La parapsychologie : fausse psychologie ? psychologie parallèle ? autre psychologie ?". Il sera donné par le psychologue Pascal LeMaléfan, dont on a déjà vu l'approche prudente lors de son cours optionnel à l'Université Catholique d'Angers. Ce cours optionnel sera proposé sous forme de 8h de cours magistral, avec parfois des supports vidéos, pour des étudiants de L1, L2 et L3, toutes disciplines confondues ! Il sera pris dans un ensemble, comportant deux autres cours optionnels, et intitulé : "Questions épistémologiques et historiques dans le champ de la psychologie". Les rapports entre psychologie et parapsychologie seront abordés d'un point de vue historique, mais aussi dans leur actualité.
N'hésitez pas à exprimer vos avis sur la question dans les commentaires, même si c'est pour ramener ces initiatives à de l'obscurantisme !

dimanche 27 avril 2008

La parapsychologie à l'Université française : bilan

Bilan: Années / Lieu / Forme / Fond / Remarques
  • 1970-1972 / Paris X Nanterre / Tractations pour une U.V. de parapsychologie soutenues par le GERP / Parapsychologie expérimentale, avec volonté de légitimation de cette recherche. / Echec. Approche trop frontale de la parapsychologie expérimentale.
  • 1973-1976 / Paris VII Diderot / Nombreux cours optionnels niveau maîtrise. Delpech, Hirsch, Favre, Janin, Cabayé, Marcotte comme chargés de cours. Validation par un mémoire collectif. / Transdisciplinaire et hétéroclite. Théorique comme pratique. / Choix démocratique de l’option. Niveau très variable des intervenants. Protection sous l’autorité du Professeur Delpech qui poursuivit les cours hors cursus.
  • 1975-1976 / Toulouse-le Mirail / U.V. optionnelle dirigée par Yves Lignon. / Statistiques et parapsychologie. / En attente de précisions.
  • 1976 / Faculté de Médecine de Tours / 5 séminaires optionnels destinés aux étudiants en C.E.S. de psychiatrie. Organisation : Christian Moreau. Intervenants : Chauvin, Wolkowski, Bender, Amadou, Moreau. / Parapsychologie expérimentale et points de vue psychiatrique et psychanalytique. / Suivi par plusieurs recherches universitaires sur « Hypnose et parapsychologie », ainsi que par une Equipe de Recherche en Parapsychologie, associée au Service de Psychiatrie du CHU Bretonneau.
  • 197? / Supélec / Cours de Pierre Janin / Parapsychologie expérimentale / En attente de précisions.
  • 1983-1984 / HEC / U.V. optionnelle reprise par François Favre. 2-3h par semaine. / Sociologie des sciences et parapsychologie. / Etudiants manquant d’esprit critique, et plus intéressés par la pratique.
  • 1989-1990 / Institut de Psychologie et Sociologie Appliquées de l’Université Catholique d’Angers / U.V. optionnelle pour Deug 2 de psychologie, sur cinq mercredis pleins, avec Cours Magistral et Interventions-débats. Chargé de cours : Pascal Le Maléfan. Validé par un dossier de 10p, avec petits groupes possibles. / Approche anthropologique et clinique. / Rejet affirmé des « tentations expérimentales » et des approches orientées vers la preuve.
  • 199? - / Faculté de Psychologie et Sciences de l’Education de l’Université Louis Pasteur de Strasbourg / Cours optionnel de DEUG 2 de Psychologie. 12h de cours par Franklin Rausky, avec examen sur table. / Approche anthropologique, psychologique et parapsychologique des différentes transes et états modifiés de conscience. / Le cours a un nom neutre : « Cultures et sociétés ». L’approche est très prudente.
  • 1995 - / Université Catholique de Lyon / U.V. optionnelle ouverte à tous les étudiants. 32h, puis 24h et actuellement 12h. Intervenants et supports audio-visuels. Organisé par Paul-Louis Rabeyron. / « Sciences, société et phénomènes dits paranormaux ». Approche transdisciplinaire, mettant l’accent sur les aspects anthropologique et épistémologique des questions que soulèvent le paranormal et le parapsychologique. / Enseignement le plus solide à l’heure actuelle.
Après ce décompte, on est surpris d’observer que la situation de la France n’est pas si mauvaise, puisqu’elle est, après les Etats-Unis et l’Angleterre, le troisième pays à avoir vu s’ouvrir les portes d’autant d’universités. Bien évidemment, il n’y a rien de très réjouissant car ces cours ont été des U.V. optionnelles ne durant que peu de temps, malgré l’intérêt des étudiants et la qualité de la majorité des enseignants. Ces cours se faisaient généralement pour des élèves de psychologie déjà bien avancés dans les études. Ils furent souvent sanctionnés par des petits mémoires sur un thème au choix. En somme, ces cours ne font pas apparaître la parapsychologie comme un corps de savoir important, complexe et transdisciplinaire, mais comme une annexe de la psychologie à laquelle on pourrait être "initié".

A l’heure actuelle, un cours introduisant directement à la recherche expérimentale en parapsychologie n’est pas de mise. De nombreuses astuces sont utilisées pour flirter avec le sujet : prendre un nom innocent ; utiliser un professeur faisant autorité sur une autre discipline ; avoir une approche anthropologique, historique, épistémologique ou clinique, tout en répudiant l’approche expérimentale ; laisser une place préférentielle à la discussion générale, avec supports documentaires. Ce fut toutefois des apports non négligeables pour des étudiants n’ayant jamais pu abordé le sujet avec sérieux.

Le constat est néanmoins que la France prend du retard quant à l’introduction de la parapsychologie à l’Université. Plusieurs résistances se sont montrées dans cette historique : prise de décision fuyante voire méprisante à Paris X Nanterre ; hostilité à Paris VII conduisant à l’emploi de quelques chargés de cours inadaptés pour une présentation scientifique du champ ; U.V. conçue comme un divertissement ne devant pas être noté sévèrement à HEC ; payement des cours au rabais ; diminution progressive des heures allouées (Lyon) ; développement de cours de zététique militants, avec des enseignants peu compétents en matière de parapsychologie ; et des étudiants n’abordant pas le sujet avec tout le sens critique dont ils devraient faire preuve, et préférant les exercices pratiques.

Le retard est grand par rapport aux autres pays européens, qui ont officialisé leurs recherches académiques en parapsychologie depuis bien plus longtemps.

  • Cours de parapsychologie à l'université de Leyden (Pays-Bas) par le biologiste Dietz dès 1931, puis Tenhaeff à Utrecht (Pays-Bas) dès 1953 (chaire de parapsychologie) ;
  • Bender à Freiburg (Allemagne) dès 1954 (Professorat extraordinaire converti en professorat ordinaire en 1967, avec la création d’un département pour les zones frontières de la psychologie) ;
  • Beloff à Edimbourg pour une recherche en parapsychologie dans le département de psychologie de cette université dès 1963 et une ouverture pour des fameux doctorants (Parker, Millar, Thalbourne, Broughton, Milton, Delanoy) ;
  • Resch, professeur de psychologie clinique et paranormologie de 1969 à 2000 à l’Académie Alfonsiana de l’Université pontificale de Latran, à Rome (Italie) ;
  • Haraldsson donnant des cours optionnels de parapsychologie à la Faculté de Sciences Sociales de l’Université d’Islande à Reykjavik dans les années 80 ;
  • Locher donnant des cours optionnels à Bienne et Berne (Suisse) de 1965 à 1971, puis Mancini à Lausanne (Suisse) depuis 2004, enseignant l’histoire comparée des religions et les états modifiés de conscience, en mettant l’accent sur les traditions religieuses marginalisées et transversales ;
  • la chaire d’Hypnose et de parapsychologie à Lund (Suède) dirigée par Etzel Cardena depuis 2005, ainsi que le professorat d’Adrian Parker à Göteborg (Suède) (professorat obtenu en 2007, alors qu’il y mène des recherches depuis 1992 sur les expériences paranormales et les états modifiés de conscience), qui lui permet de donner le cours de « Consciousness Studies and Psychical Research » à la Faculté des sciences sociales en 2008.
  • On compte seize universités européennes ayant actuellement des activités de recherche et d’enseignement en parapsychologie, parfois sous la direction de sceptiques : neuf en Angleterre (Edimbourg, Londres, Northampton, Hertfordshire, Liverpool, Cambridge, Coventry, Manchester, York), deux aux Pays-Bas (Amsterdam et Utrecht), deux en Suède (Lund et Göteborg), une en Hongrie (Budapest) et deux en Allemagne (Berlin et Giessen).

Ce petit historique rappelle néanmoins que la prochaine université française qui s’emparera de la question ne le fera pas sur une table rase, ni même sur une terre tout à fait en friche. Ces exemples historiques montrent qu’on peut enseigner la parapsychologie sans ternir la réputation d’une université, ni même diminuer ses possibilités de lever des fonds. L’exemple de la chaire Koestler de parapsychologie d’Edimbourgh montre bien que certaines projections sur le danger de s’ouvrir à l’enseignement de la parapsychologie sont irrationnelles. Pour citer Caroline Watt, dans son article sur les Contributions de la parapsychologie à la psychologie (2005) :

"Depuis mon point de vue sur la « ligne de front », je constate que les universitaires britanniques passent la majeure partie de leur temps à obtenir le crédit du Research Assessment Exercice (RAE). Il s’agit d’un système qui juge de la qualité des recherches menées par une équipe universitaire, principalement basé sur le statut international des revues dans lesquels elle publie. Plus la note est élevée, plus le département est financé par le gouvernement. Chaque membre du personnel est évalué sur ses quatre « meilleures » publications. Ainsi, le rôle joué par les chercheurs de l’Université Koestler dans le dernier RAE, qui date de 2001, nous fournit un indicateur de l’apport de la parapsychologie à l’université. 20 membres du département de psychologie ont été « reçus » dans le RAE en 2001. Quatre d’entre eux - c’est-à-dire 20 % de la totalité des psychologues - étaient des parapsychologues - moi-même, Fiona Steinkamp, Paul Stevens et Bob Morris. La note RAE que notre département a obtenue a considérablement augmentée, de 3 à 5 (5 est la meilleure note). Je crois que c’était l’une des plus belles réussites de Bob Morris en tant que Professeur à l’Université Koestler - cela a démontré la véritable intégration de la parapsychologie à la vie académique de l’université et ce fut une contribution vraiment positive à la position nationale et internationale du département. Beaucoup de nos publications RAE portaient sur la recherche psi et sont parues dans des revues spécialisées comme le Journal of Parapsychology."

Si la France ne rattrape pas son retard, ses meilleurs chercheurs vont continuer à s’expatrier, à se marginaliser (cf. les membres du GERP) ou tout simplement à cesser leurs recherches pourtant prometteuses (cf. par exemple Moreau et ses étudiants à Tours). Espérons que cette semaine de la parapsychologie dans l’Université française ait contribué à faire prendre conscience de ce défi. Pourtant, les 16 et 17 décembre 1975, l’Université de Reims accueillait un colloque de parapsychologie, et dans son allocution d’ouverture, en plein cœur de la Faculté des Sciences, M. Michel Devèze, le président de l’Université, appelait de ses vœux une parapsychologie académique :

« Les parapsychologues sont des précurseurs. Comme tous les précurseurs ils ont été en butte, dans le passé, à une certaine méfiance, à certaines critiques. Mais il y a du nouveau et la parapsychologie entre maintenant largement dans le cadre universitaire et scientifique. Je pense qu'elle pourra trouver un jour sa place à l'Université de Reims. Il y a fort peu de créations, hélas ! mais je fais confiance à mes collègues scientifiques et aussi aux psychologues et psychiatres des facultés de lettres et de médecine, pour que la parapsychologie trouve chez eux la place qu'elle mérite. L’important, pour moi, est que cette Rencontre soit le premier colloque international qui ait lieu en France, dans le cadre d'une Université. »

samedi 26 avril 2008

La parapsychologie à l'Université Catholique de Lyon

Paul-Louis Rabeyron présente son cours lors du symposium organisé par le Centre d’Etudes National et de Communication sur les Enigmes Scientifiques (ou CENCES, pour un symposium s’étendant sur les 18 et 19 novembre 2000, publié en 2002 par les éditions Dervy sous le titre Paranormal : entre mythes et réalités ?, sous la direction d’Eric Raulet et d’Emmanuel-Juste Duits), et il le fait si bien que je vais reprendre quasi extenso ce qu’il en dit (p.62-69) :

« Sachez, avant tout, qu’il ne s’agit pas d’une U.V. de parapsychologie stricto sensu et que, compte tenu de la connotation actuelle du terme, je n’imagine guère un enseignement universitaire sous cet intitulé. Bien que centré sur les phénomènes paranormaux et faisant une large place aux questions posées par la parapsychologie expérimentale, ce cours se veut une invitation à la réflexion très élargie sur la « paranormalité », sa phénoménologie et ses nombreux enjeux culturels et scientifiques.

Mon exposé sera composé de deux parties :

1 – Une présentation succincte mais se voulant très concrète de l’unité de valeur en question,

2 – Les principes qui me guident et la description plus précise de l’enseignement.

1 – Une unité de valeur traitant de paranormal en milieu universitaire

Il s’agit d’une unité de valeur de 30 heures [en 2008, ce ne sont plus que 12 h], intitulée « Sciences, société et phénomènes dits paranormaux », dispensée dans le cadre du Département de formation humaine de l’Université Catholique de Lyon (U.C.L.) qui est une université privée fréquentée par plusieurs milliers d’étudiants. Ce département délivre un enseignement transversal destiné à l’ensemble des étudiants de cette université qui ont, suivant la filière dans laquelle ils sont inscrits, à valider une ou plusieurs U.V. en formation humaine (parmi un choix d’une trentaine d’U.V.).

Ce sont entre 30 et 50 étudiants par an qui ont suivi ce cours depuis que je l’ai créé, en 1995. Ces étudiants sont issus de différentes origines, fréquentant l’un des pôles facultaires ou l’une des nombreuses écoles affiliées à l’U.C.L. La très grande majorité de ces filières délivrent des diplômes reconnus d’Etat. En voici les principales : DEUG de Sciences humaines et sociales, DEUG de Droit, DEUG de Lettres et civilisations, un cursus complet d’études en Philosophie et en Théologie, une école de commerce, une école de techniciens en biologie, plusieurs écoles d’ingénieurs, etc. Chaque année, quelques auditeurs libres se joignent aux étudiants. Il s’agit alors généralement de personnes plus âgées mais particulièrement intéressées par le sujet. Parmi celles-ci, j’ai compté par exemple plusieurs « soignants » (un ancien médecin généraliste, un infirmier, une orthophoniste, une psychothérapeute, deux étudiants en médecine), quelques membres du personnel de l’U.C.L., des retraités, un journaliste, un professeur d’arts plastiques, des mères au foyer, une catéchèse tarologue amateur et… une voyante installée !

Pour les étudiants de l’U.C.L., ce cours est validant, comptant, au même titre que d’autres enseignements du département de formation humaine, et en fonction du cursus suivi, soit comme une unité de valeur (U.V.) pleine, soit comme une demi-U.V., soit comme une U.V. optionnelle (mais à comptabiliser). Cette validation tient à leur présence assidue aux cours et à la rédaction d’un mémoire, en lien avec le paranormal.

La difficulté, sur un plan pédagogique, tient à la grande diversité de l’auditoire : âges différents, hétérogénéité des connaissances et surtout formations et centres d’intérêts très diversifiés. Il faut pouvoir s’adresser aussi bien à une étudiante en première année de psychologie, titulaire d’un bac littéraire qu’à un élève en dernière année d’une école d’ingénieurs, sans oublier les auditeurs libres à l’expérience humaine plus « dense ». Il ne s’agit pas de vulgarisation, puisque nous sommes bien dans un cadre universitaire. Cette entreprise, même si elle est parfois difficile à mener, reste passionnante et enrichissante pour moi et, je l’espère, pour quelques étudiants… Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour remercier l’Université Catholique de Lyon d’avoir pensé qu’un tel enseignement était envisageable en France et en milieu universitaire. Ce qui, à ma connaissance [mais pas à celle des lecteurs de ce blog !], n’avait jamais été possible jusqu’alors. Un deuxième enseignement, toujours dans le cadre de l’U.C.L., va se tenir également cette année. Il s’agira d’un cours semestriel (de 30 heures également), destiné aux étudiants en théologie et intitulé « Paranormal et Surnaturel », cours que je coanimerai avec un théologien, Dominique Cerbelaud.

Comment se déroule globalement l’enseignement de « Sciences, société et phénomènes dits paranormaux » ?

Je suis présent lors des 30 heures et j’assume seul la moitié des cours. Les 15 autres heures sont dispensées en association avec plusieurs autres intervenants. J’essaie d’alterner des cours magistraux, des présentations de documents vidéo (ou d’un CD-Rom) et des échanges avec les étudiants. Je leur donne également de nombreuses références bibliographiques.

Un dernier point pour en terminer avec cette rapide présentation. Chaque année, en début (et aussi en fin) d’U.V., je propose aux étudiants de remplir un questionnaire (anonyme), me permettant d’avoir une petite idée de leurs opinions et de leurs connaissances sur les phénomènes paranormaux. Dans la grande majorité des cas, avant de commencer les cours, s’ils ne manquent pas d’opinions, ils manquent grandement de connaissances. A la question : « Pouvez-vous citer le nom d’un ou de plusieurs chercheurs connus pour leur intérêt pour la parapsychologie ? », j’ai souvent eu droit à Fox Mulder et pratiquement jamais à Joseph Banks Rhine ! Ce qui me conforte régulièrement dans la nécessité d’un tel enseignement…

2 – Quelques principes et un peu d’organisation

Je vais maintenant dire quelques mots de positions personnelles qui contribuent à organiser les grands axes de l’enseignement. Je vais vous lire la présentation de l’U.V. telle qu’elle apparaît aux étudiants dans le livret du département de formation humaine (au milieu de la présentation d’autres U.V. qui sont très variées – par exemple : économie politique, l’Europe au temps de l’euro, les grandes religions, culture de l’image, expression photographique, initiation à la bioéthique, etc.).

(Voici cette présentation :) « Après le temps des définitions, une première approche – socio-historique – nous permettra de mesurer l’ampleur du développement actuel des différents discours se tenant sur le paranormal.

Les interventions de spécialistes formés en sciences humaines comme en sciences expérimentales, nous guideront dans un parcours qui nous conduira de la philosophie aux mathématiques en passant par l’ethnologie, la psychanalyse, ou la médecine.

Nous nous arrêterons plus particulièrement sur certains phénomènes – par exemple le spiritisme, la voyance ou les médecines parallèles – mais bien d’autres thèmes seront abordés sur l’ensemble du cours.

Nous terminerons en nous interrogeant sur les rapports du paranormal et du religieux, demandant aux théologiens quelle place le christianisme peut envisager pour un tel terme.

Dans cette entreprise nous essaierons de concilier la rigueur et l’ouverture indispensables sans abandonner notre esprit critique. »

L’idée, comme vous l’aurez sans doute compris, est de tenter de faire en 30 heures le tour d’horizon le plus large possible des différentes approches existant des phénomènes dits paranormaux dans notre culture. Bien évidemment, compte tenu du temps imparti et du niveau de départ des étudiants sur ces questions, mon ambition est limitée.

Cette démarche, qui se veut très globale, est dominée par une double tonalité qui imprègne l’ensemble de l’enseignement :

- anthropologique,

- épistémologique.

Mon projet est d’aider les étudiants à se construire une opinion argumentée sur le paranormal, en leur proposant de réfléchir aux rapports qu’entretiennent les phénomènes réputés paranormaux avec :

- les différentes cultures et plus particulièrement la nôtre,

- une possible approche scientifique.

Je ne cherche à convaincre personne (de quoi d’ailleurs ?). Certains étudiants arrivent très sceptiques dans ce cours et en ressortent tout aussi sceptiques. D’autres « virent complètement leur cuti », en découvrant des façons d’envisager le réel dont ils ignoraient jusqu’à l’existence. Nombreux sont ceux aussi qui, un peu naïfs peut-être dans leur manière de « croire » ou de ne « pas croire » à certains phénomènes, terminent l’U.V. avec un peu plus d’esprit critique…

Le détail même du contenu des cours peut varier d’une année à l’autre, ne serait-ce qu’en fonction de la disponibilité de tel ou tel intervenant.

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’évoquer précédemment, la difficulté majeure d’un tel enseignement tient en premier lieu à la diversité de l’auditoire. Certains étudiants ont dépensé beaucoup d’énergie pour tenter de se débarrasser plus ou moins définitivement des mathématiques alors que d’autres, de formation scientifique, n’ont jamais vraiment rencontré la philosophie… Et pourtant, on ne peut pas évoquer sérieusement le paranormal sans parler à l’occasion de statistiques ou de philosophie des sciences.

Pour vous aider à vous représenter à quoi ressemblent ces 30 heures (15 fois 2h), je vais parcourir rapidement avec vous le déroulement du cours tel qu’il a eu lieu l’année dernière.

Lors du premier cours (2h), je me suis centré sur un certain nombre de définitions : anthropologie, épistémologie, parapsychologie, phénomènes paranormaux, paranormal, etc. Le deuxième cours, j’ai brossé une rapide approche historique du paranormal, de l’homme des cavernes jusqu’à nos jours ! En m’arrêtant un peu plus longuement sur l’histoire récente : Puységur, Rhine ou Honorton sont, par exemple, trois noms sur lesquels nous nous attardons davantage. Je parle aussi bien sûr des critiques de la parapsychologie.

Le cours suivant a été donné par Bruno Roche, professeur agrégé de philosophie et enseignant en classes préparatoires. Il a abordé le thème des rapports complexes entre pensée magique et rationalité. Il a tenté de montrer comment à partir du moment où l’objet scientifique apparaît, le paranormal disparaît, du moins de la culture dominante.

Puis nous avons consacré l’équivalent de trois cours (un samedi de 9h à 16h) à la parapsychologie expérimentale, avec Mario Varvoglis qui a présenté son CD-Rom Psi Explorer. Au préalable, j’avais proposé aux étudiants quelques bandes-vidéo traitant des espions médiums de la C.I.A., ou encore des expériences réalisées sur les anomalies technologiques à l’Université de Princeton par Robert Jahn et Brenda Dunne.

Le septième cours, en partant d’une pratique sociale, la voyance, abordée sous ses différents aspects (historiques, psychologiques, sociologiques, parapsychologiques), nous a permis un élargissement de la réflexion sur les liens existant entre la forme prise par le paranormal et la culture. Ainsi avons-nous abordé la croyance en la réincarnation en milieu tibétain, en partant de l’exemple des tulkous, enfants supposés être des anciens grands lamas réincarnés. Un autre exemple nous a montré comment, à l’opposé, la société occidentale, accordant peu de place à des représentations paranormales, peut en arriver à condamner un innocent dont le seul crime a été d’avoir rêvé, pendant la nuit où il s’est déroulé, un crime qui fut lui, bien réel. Condamné, puis innocenté, je vous rassure, lorsque le véritable coupable fut démasqué…

Tout naturellement, le samedi qui a suivi était consacré aux sciences humaines (6h = 3 cours). La matinée fut centrée sur les états modifiés de conscience et le spiritisme avec une spécialiste de ces questions, Christine Bergé, philosophe et ethnologue. L’après-midi, c’est avec mon collègue psychiatre Philippe Wallon, qui est également chargé de recherches à l’INSERM, que nous avons abordé les rapports de l’inconscient et du paranormal, en alternant débats et vidéos (abordant notamment le thème des potergeists).

Lors du onzième cours, j’ai traité, en partant des médecines parallèles, la question d’éventuelles guérisons « psi ». Le douzième cours fut certainement, comme il l’est chaque année, le plus difficile pour les étudiants, même s’il apparaît comme fondamental. Voici son titre : épistémologie et phénomènes dits paranormaux. Je passe rapidement en revue tous les « ismes » qui sont traditionnellement à la base des démarches se voulant scientifiques : inductivisme, falsificationnisme, matérialisme, déterminisme, mécanisme, causalisme, objectivisme, réalisme, réductionnisme, disjonctivisme, etc. Le but de la réflexion, qui parcourt l’ensemble de l’U.V. d’ailleurs, est de se poser la question de ce qu’est – ou de ce que sont – la ou les science(s) et de s’interroger en conséquence sur les meilleures approches rationnelles du paranormal. Privilégiant les questions aux réponses et un certain relativisme aux certitudes normatives, les problématiques travaillées tournent beaucoup autour de ce qui peut faire un objet supposé « digne » d’être étudié et des méthodes permettant au mieux d’en rendre compte.

Ensuite, comme chaque année depuis 1995, j’ai invité le père Charles Chossonnery, prêtre et exorciste « officiel » du diocèse de Lyon, à venir nous parler de sa pratique, ce qui passionne toujours les étudiants. Le cours suivant fut consacré aux rapports pouvant exister entre paranormalités et spiritualités. C’est Dominique Cerbelaud, dominicain, prêtre et théologien, qui traite traditionnellement de cette question dans le cadre de l’U.V. en se centrant sur certains phénomènes observés chez les mystiques chrétiens tout en ouvrant le débat sur d’autres traditions religieuses.

L’enseignement se termine par une dernière intervention, intitulée « éthique et paranormal ». En effet, au terme de ce voyage dans le monde des phénomènes paranormaux, je crois qu’il est très important de marquer un temps d’arrêt pour prendre la distance nécessaire et éviter, comme cela peut aussi être le cas dans d’autres domaines de la réflexion scientifique, quelques pièges grossiers : fascination, rejet, clivage, etc. Cela rejoint d’ailleurs parfaitement l’un des objectifs du département de formation humaine qui consiste à favoriser la réflexion personnelle de l’étudiant et ne pas se contenter de l’ « abreuver » d’un savoir pré-établi. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je tiens beaucoup à la diversité des intervenants qui ont chacun des personnalités et des « angles d’attaque » différents, mais à mes yeux complémentaires, du paranormal. Je tiens d’ailleurs à remercier tous ceux qui ont accepté de participer à cette aventure. Cela a permis de montrer qu’il était parfaitement possible d’aborder les questions complexes que posent les phénomènes dits paranormaux dans un cadre universitaire français. »

Après cet exposé très clair, on note donc qu’il n’y eut pas un, mais bien deux cours à l’Université Catholique de Lyon, le second étant de cours semestriel en faculté de Théologie, « Paranormal et surnaturel », animé par Paul-Louis Rabeyron et Dominique Cerbelaud en 2000/2001.

Paul-Louis Rabeyron ajoute plus loin un autre point qui me semble pertinent (p.71) : déplorant le manque notoire de cadre universitaire où l’on puisse tenter d’aborder sereinement les questions qui se posent à propos du paranormal, il parle du travail d’Henri Broch, physicien à Nice. « Il s’agissait et il s’agit toujours, à ma connaissance, d’une réflexion se voulant méthodologique et épistémologique sur les sciences, plus particulièrement expérimentales, autour du concept de ‘zététique’, et prenant le champ du paranormal comme prétexte. Si cela est loin d’être inintéressant, et je n’hésite pas à citer des travaux issus de ce courant de pensée aux étudiants, il n’est ainsi traité, à mon sens, qu’une partie du sujet, puisque l’ouverture sur les sciences humaines, par exemple, en est très absente. De plus, l’épistémologie sous-tendant ces positions, et qu’en première approche je qualifierais de « normative », pour respectable qu’elle soit (pour peu qu’elle-même respecte les autres façons d’envisager les choses), ne peut que difficilement rencontrer et donc intégrer des phénomènes qui ‘attaquent’ cette épistémologie même ».

Avec un homme comme Paul-Louis Rabeyron, ce cours optionnel qui bat un record de longévité est sûrement l’enseignement les plus solide de la parapsychologie dans l’Université française.

vendredi 25 avril 2008

La parapsychologie à l'Université de Strasbourg

Pour les étudiants de Licence 2 de Psychologie, à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg, un cours optionnel assez particulier est accessible depuis de nombreuses années. Le cours s’intitule « Cultures et société », ce qui ne laisse présager de rien du tout. Le fil rouge en est l’analyse de la transe, sous divers angles. Le cours réunit en effet plusieurs approches (historique, anthropologique, psychologique, sociologique et parapsychologique), avec une véritable volonté transdisciplinaire, pour étudier les « phénomènes psychiques spéciaux ». L’érudition du professeur Franklin Rausky y joue pour beaucoup. Ce professeur est un spécialiste de Mesmer, auquel il a consacré sa thèse, et de l’Abbé Faria, autre figure du magnétisme animal. Il est surtout un proche de feu Léon Chertok, celui par qui l’hypnose est revenue poser question en France.

Le cours aborde donc la transe et les états modifiés de conscience. Les deux sont des phénomènes analogues relevant d’un même champ d’exploration. Différents types de transe sont abordés (médiumnique, hypnotique, chamanique, néoténique, orgasmique, etc.), avec toujours au moins une double lecture, psychologique et anthropologique. C’est l’occasion inespérée d’entendre parler des recherches sur le rêve lucide, les Expériences de Mort Imminente, les Expériences de Hors Corps, les expériences psychédéliques, la possession, autant d’un point de vue parapsychologique que sceptique. On aborde également les états mystiques par le biais de William James, et son travail sur les variétés de l’expérience religieuse. Ainsi, on se rend compte que, pour un même phénomène, différentes appellations et, également, différentes représentations sont possibles.

Ce cours optionnel de 12h est sanctionné par un examen sur table, avec des questions contrôlant l’assimilation des connaissances. On remarquera donc que, pour qu’un tel cours ait pu être dispensé sans aucun problème, outre l’approche neutre et transdisciplinaire, c’est le titre qui a dû flouter le sujet.