
Paul-Louis Rabeyron présente son cours lors du symposium organisé par le Centre d’Etudes National et de Communication sur les Enigmes Scientifiques (ou CENCES, pour un symposium s’étendant sur les 18 et 19 novembre 2000, publié en 2002 par les éditions Dervy sous le titre
Paranormal : entre mythes et réalités ?, sous la direction d’Eric Raulet et d’Emmanuel-Juste Duits), et il le fait si bien que je vais reprendre quasi extenso ce qu’il en dit (p.62-69) :
« Sachez, avant tout, qu’il ne s’agit pas d’une U.V. de parapsychologie stricto sensu et que, compte tenu de la connotation actuelle du terme, je n’imagine guère un enseignement universitaire sous cet intitulé. Bien que centré sur les phénomènes paranormaux et faisant une large place aux questions posées par la parapsychologie expérimentale, ce cours se veut une invitation à la réflexion très élargie sur la « paranormalité », sa phénoménologie et ses nombreux enjeux culturels et scientifiques.
Mon exposé sera composé de deux parties :
1 – Une présentation succincte mais se voulant très concrète de l’unité de valeur en question,
2 – Les principes qui me guident et la description plus précise de l’enseignement.
1 – Une unité de valeur traitant de paranormal en milieu universitaire
Il s’agit d’une unité de valeur de 30 heures [en 2008, ce ne sont plus que 12 h], intitulée « Sciences, société et phénomènes dits paranormaux », dispensée dans le cadre du Département de formation humaine de l’Université Catholique de Lyon (U.C.L.) qui est une université privée fréquentée par plusieurs milliers d’étudiants. Ce département délivre un enseignement transversal destiné à l’ensemble des étudiants de cette université qui ont, suivant la filière dans laquelle ils sont inscrits, à valider une ou plusieurs U.V. en formation humaine (parmi un choix d’une trentaine d’U.V.).
Ce sont entre 30 et 50 étudiants par an qui ont suivi ce cours depuis que je l’ai créé, en 1995. Ces étudiants sont issus de différentes origines, fréquentant l’un des pôles facultaires ou l’une des nombreuses écoles affiliées à l’U.C.L. La très grande majorité de ces filières délivrent des diplômes reconnus d’Etat. En voici les principales : DEUG de Sciences humaines et sociales, DEUG de Droit, DEUG de Lettres et civilisations, un cursus complet d’études en Philosophie et en Théologie, une école de commerce, une école de techniciens en biologie, plusieurs écoles d’ingénieurs, etc. Chaque année, quelques auditeurs libres se joignent aux étudiants. Il s’agit alors généralement de personnes plus âgées mais particulièrement intéressées par le sujet. Parmi celles-ci, j’ai compté par exemple plusieurs « soignants » (un ancien médecin généraliste, un infirmier, une orthophoniste, une psychothérapeute, deux étudiants en médecine), quelques membres du personnel de l’U.C.L., des retraités, un journaliste, un professeur d’arts plastiques, des mères au foyer, une catéchèse tarologue amateur et… une voyante installée !
Pour les étudiants de l’U.C.L., ce cours est validant, comptant, au même titre que d’autres enseignements du département de formation humaine, et en fonction du cursus suivi, soit comme une unité de valeur (U.V.) pleine, soit comme une demi-U.V., soit comme une U.V. optionnelle (mais à comptabiliser). Cette validation tient à leur présence assidue aux cours et à la rédaction d’un mémoire, en lien avec le paranormal.
La difficulté, sur un plan pédagogique, tient à la grande diversité de l’auditoire : âges différents, hétérogénéité des connaissances et surtout formations et centres d’intérêts très diversifiés. Il faut pouvoir s’adresser aussi bien à une étudiante en première année de psychologie, titulaire d’un bac littéraire qu’à un élève en dernière année d’une école d’ingénieurs, sans oublier les auditeurs libres à l’expérience humaine plus « dense ». Il ne s’agit pas de vulgarisation, puisque nous sommes bien dans un cadre universitaire. Cette entreprise, même si elle est parfois difficile à mener, reste passionnante et enrichissante pour moi et, je l’espère, pour quelques étudiants… Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour remercier l’Université Catholique de Lyon d’avoir pensé qu’un tel enseignement était envisageable en France et en milieu universitaire. Ce qui, à ma connaissance [mais pas à celle des lecteurs de ce blog !], n’avait jamais été possible jusqu’alors. Un deuxième enseignement, toujours dans le cadre de l’U.C.L., va se tenir également cette année. Il s’agira d’un cours semestriel (de 30 heures également), destiné aux étudiants en théologie et intitulé « Paranormal et Surnaturel », cours que je coanimerai avec un théologien, Dominique Cerbelaud.
Comment se déroule globalement l’enseignement de « Sciences, société et phénomènes dits paranormaux » ?
Je suis présent lors des 30 heures et j’assume seul la moitié des cours. Les 15 autres heures sont dispensées en association avec plusieurs autres intervenants. J’essaie d’alterner des cours magistraux, des présentations de documents vidéo (ou d’un CD-Rom) et des échanges avec les étudiants. Je leur donne également de nombreuses références bibliographiques.
Un dernier point pour en terminer avec cette rapide présentation. Chaque année, en début (et aussi en fin) d’U.V., je propose aux étudiants de remplir un questionnaire (anonyme), me permettant d’avoir une petite idée de leurs opinions et de leurs connaissances sur les phénomènes paranormaux. Dans la grande majorité des cas, avant de commencer les cours, s’ils ne manquent pas d’opinions, ils manquent grandement de connaissances. A la question : « Pouvez-vous citer le nom d’un ou de plusieurs chercheurs connus pour leur intérêt pour la parapsychologie ? », j’ai souvent eu droit à Fox Mulder et pratiquement jamais à Joseph Banks Rhine ! Ce qui me conforte régulièrement dans la nécessité d’un tel enseignement…
2 – Quelques principes et un peu d’organisation
Je vais maintenant dire quelques mots de positions personnelles qui contribuent à organiser les grands axes de l’enseignement. Je vais vous lire la présentation de l’U.V. telle qu’elle apparaît aux étudiants dans le livret du département de formation humaine (au milieu de la présentation d’autres U.V. qui sont très variées – par exemple : économie politique, l’Europe au temps de l’euro, les grandes religions, culture de l’image, expression photographique, initiation à la bioéthique, etc.).
(Voici cette présentation :) « Après le temps des définitions, une première approche – socio-historique – nous permettra de mesurer l’ampleur du développement actuel des différents discours se tenant sur le paranormal.
Les interventions de spécialistes formés en sciences humaines comme en sciences expérimentales, nous guideront dans un parcours qui nous conduira de la philosophie aux mathématiques en passant par l’ethnologie, la psychanalyse, ou la médecine.
Nous nous arrêterons plus particulièrement sur certains phénomènes – par exemple le spiritisme, la voyance ou les médecines parallèles – mais bien d’autres thèmes seront abordés sur l’ensemble du cours.
Nous terminerons en nous interrogeant sur les rapports du paranormal et du religieux, demandant aux théologiens quelle place le christianisme peut envisager pour un tel terme.
Dans cette entreprise nous essaierons de concilier la rigueur et l’ouverture indispensables sans abandonner notre esprit critique. »
L’idée, comme vous l’aurez sans doute compris, est de tenter de faire en 30 heures le tour d’horizon le plus large possible des différentes approches existant des phénomènes dits paranormaux dans notre culture. Bien évidemment, compte tenu du temps imparti et du niveau de départ des étudiants sur ces questions, mon ambition est limitée.
Cette démarche, qui se veut très globale, est dominée par une double tonalité qui imprègne l’ensemble de l’enseignement :
- anthropologique,
- épistémologique.
Mon projet est d’aider les étudiants à se construire une opinion argumentée sur le paranormal, en leur proposant de réfléchir aux rapports qu’entretiennent les phénomènes réputés paranormaux avec :
- les différentes cultures et plus particulièrement la nôtre,
- une possible approche scientifique.
Je ne cherche à convaincre personne (de quoi d’ailleurs ?). Certains étudiants arrivent très sceptiques dans ce cours et en ressortent tout aussi sceptiques. D’autres « virent complètement leur cuti », en découvrant des façons d’envisager le réel dont ils ignoraient jusqu’à l’existence. Nombreux sont ceux aussi qui, un peu naïfs peut-être dans leur manière de « croire » ou de ne « pas croire » à certains phénomènes, terminent l’U.V. avec un peu plus d’esprit critique…
Le détail même du contenu des cours peut varier d’une année à l’autre, ne serait-ce qu’en fonction de la disponibilité de tel ou tel intervenant.
Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’évoquer précédemment, la difficulté majeure d’un tel enseignement tient en premier lieu à la diversité de l’auditoire. Certains étudiants ont dépensé beaucoup d’énergie pour tenter de se débarrasser plus ou moins définitivement des mathématiques alors que d’autres, de formation scientifique, n’ont jamais vraiment rencontré la philosophie… Et pourtant, on ne peut pas évoquer sérieusement le paranormal sans parler à l’occasion de statistiques ou de philosophie des sciences.
Pour vous aider à vous représenter à quoi ressemblent ces 30 heures (15 fois 2h), je vais parcourir rapidement avec vous le déroulement du cours tel qu’il a eu lieu l’année dernière.
Lors du premier cours (2h), je me suis centré sur un certain nombre de définitions : anthropologie, épistémologie, parapsychologie, phénomènes paranormaux, paranormal, etc. Le deuxième cours, j’ai brossé une rapide approche historique du paranormal, de l’homme des cavernes jusqu’à nos jours ! En m’arrêtant un peu plus longuement sur l’histoire récente : Puységur, Rhine ou Honorton sont, par exemple, trois noms sur lesquels nous nous attardons davantage. Je parle aussi bien sûr des critiques de la parapsychologie.
Le cours suivant a été donné par Bruno Roche, professeur agrégé de philosophie et enseignant en classes préparatoires. Il a abordé le thème des rapports complexes entre pensée magique et rationalité. Il a tenté de montrer comment à partir du moment où l’objet scientifique apparaît, le paranormal disparaît, du moins de la culture dominante.
Puis nous avons consacré l’équivalent de trois cours (un samedi de 9h à 16h) à la parapsychologie expérimentale, avec Mario Varvoglis qui a présenté son CD-Rom Psi Explorer. Au préalable, j’avais proposé aux étudiants quelques bandes-vidéo traitant des espions médiums de la C.I.A., ou encore des expériences réalisées sur les anomalies technologiques à l’Université de Princeton par Robert Jahn et Brenda Dunne.
Le septième cours, en partant d’une pratique sociale, la voyance, abordée sous ses différents aspects (historiques, psychologiques, sociologiques, parapsychologiques), nous a permis un élargissement de la réflexion sur les liens existant entre la forme prise par le paranormal et la culture. Ainsi avons-nous abordé la croyance en la réincarnation en milieu tibétain, en partant de l’exemple des tulkous, enfants supposés être des anciens grands lamas réincarnés. Un autre exemple nous a montré comment, à l’opposé, la société occidentale, accordant peu de place à des représentations paranormales, peut en arriver à condamner un innocent dont le seul crime a été d’avoir rêvé, pendant la nuit où il s’est déroulé, un crime qui fut lui, bien réel. Condamné, puis innocenté, je vous rassure, lorsque le véritable coupable fut démasqué…
Tout naturellement, le samedi qui a suivi était consacré aux sciences humaines (6h = 3 cours). La matinée fut centrée sur les états modifiés de conscience et le spiritisme avec une spécialiste de ces questions, Christine Bergé, philosophe et ethnologue. L’après-midi, c’est avec mon collègue psychiatre Philippe Wallon, qui est également chargé de recherches à l’INSERM, que nous avons abordé les rapports de l’inconscient et du paranormal, en alternant débats et vidéos (abordant notamment le thème des potergeists).
Lors du onzième cours, j’ai traité, en partant des médecines parallèles, la question d’éventuelles guérisons « psi ». Le douzième cours fut certainement, comme il l’est chaque année, le plus difficile pour les étudiants, même s’il apparaît comme fondamental. Voici son titre : épistémologie et phénomènes dits paranormaux. Je passe rapidement en revue tous les « ismes » qui sont traditionnellement à la base des démarches se voulant scientifiques : inductivisme, falsificationnisme, matérialisme, déterminisme, mécanisme, causalisme, objectivisme, réalisme, réductionnisme, disjonctivisme, etc. Le but de la réflexion, qui parcourt l’ensemble de l’U.V. d’ailleurs, est de se poser la question de ce qu’est – ou de ce que sont – la ou les science(s) et de s’interroger en conséquence sur les meilleures approches rationnelles du paranormal. Privilégiant les questions aux réponses et un certain relativisme aux certitudes normatives, les problématiques travaillées tournent beaucoup autour de ce qui peut faire un objet supposé « digne » d’être étudié et des méthodes permettant au mieux d’en rendre compte.
Ensuite, comme chaque année depuis 1995, j’ai invité le père Charles Chossonnery, prêtre et exorciste « officiel » du diocèse de Lyon, à venir nous parler de sa pratique, ce qui passionne toujours les étudiants. Le cours suivant fut consacré aux rapports pouvant exister entre paranormalités et spiritualités. C’est Dominique Cerbelaud, dominicain, prêtre et théologien, qui traite traditionnellement de cette question dans le cadre de l’U.V. en se centrant sur certains phénomènes observés chez les mystiques chrétiens tout en ouvrant le débat sur d’autres traditions religieuses.
L’enseignement se termine par une dernière intervention, intitulée « éthique et paranormal ». En effet, au terme de ce voyage dans le monde des phénomènes paranormaux, je crois qu’il est très important de marquer un temps d’arrêt pour prendre la distance nécessaire et éviter, comme cela peut aussi être le cas dans d’autres domaines de la réflexion scientifique, quelques pièges grossiers : fascination, rejet, clivage, etc. Cela rejoint d’ailleurs parfaitement l’un des objectifs du département de formation humaine qui consiste à favoriser la réflexion personnelle de l’étudiant et ne pas se contenter de l’ « abreuver » d’un savoir pré-établi. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je tiens beaucoup à la diversité des intervenants qui ont chacun des personnalités et des « angles d’attaque » différents, mais à mes yeux complémentaires, du paranormal. Je tiens d’ailleurs à remercier tous ceux qui ont accepté de participer à cette aventure. Cela a permis de montrer qu’il était parfaitement possible d’aborder les questions complexes que posent les phénomènes dits paranormaux dans un cadre universitaire français. »
Après cet exposé très clair, on note donc qu’il n’y eut pas un, mais bien deux cours à l’Université Catholique de Lyon, le second étant de cours semestriel en faculté de Théologie, « Paranormal et surnaturel », animé par Paul-Louis Rabeyron et Dominique Cerbelaud en 2000/2001.
Paul-Louis Rabeyron ajoute plus loin un autre point qui me semble pertinent (p.71) : déplorant le manque notoire de cadre universitaire où l’on puisse tenter d’aborder sereinement les questions qui se posent à propos du paranormal, il parle du travail d’Henri Broch, physicien à Nice. « Il s’agissait et il s’agit toujours, à ma connaissance, d’une réflexion se voulant méthodologique et épistémologique sur les sciences, plus particulièrement expérimentales, autour du concept de ‘zététique’, et prenant le champ du paranormal comme prétexte. Si cela est loin d’être inintéressant, et je n’hésite pas à citer des travaux issus de ce courant de pensée aux étudiants, il n’est ainsi traité, à mon sens, qu’une partie du sujet, puisque l’ouverture sur les sciences humaines, par exemple, en est très absente. De plus, l’épistémologie sous-tendant ces positions, et qu’en première approche je qualifierais de « normative », pour respectable qu’elle soit (pour peu qu’elle-même respecte les autres façons d’envisager les choses), ne peut que difficilement rencontrer et donc intégrer des phénomènes qui ‘attaquent’ cette épistémologie même ».
Avec un homme comme Paul-Louis Rabeyron, ce cours optionnel qui bat un record de longévité est sûrement l’enseignement les plus solide de la parapsychologie dans l’Université française.